Peut-on laisser 15 millions de personnes en pénurie alimentaire pendant 7 mois ?

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Les conséquences du printemps arabe dans le Kanem

Mardi 20 mars 2012 : Deuxième jour pour moi dans le Kanem. Je suis aujourd’hui l’équipe de Karine qui fait actuellement une enquête pour cibler les causes principales de la malnutrition dans le Kanem. Après deux heures de route, nous arrivons à Barrah, village où ACF soutient un centre de traitement de la malnutrition en ambulatoire. A côté des 150 à 200 personnes qui font la queue avec leurs enfants pour être éventuellement intégrées au programme nutritionnel, un groupe de 11 femmes est rassemblé sous un arbre à l’abri du soleil. Karine et Khadija, des équipes nutritionnelles d’ACF, sont venues poser des questions aux femmes de ce village. La discussion est animée. Sur les 11 femmes de ce groupe, 3 ont un de leurs enfants qui est ou a été atteint de malnutrition aigue sévère.

Ce jour là, plus de 150 personnes attendaient à l’entrée du CNA pour évaluer la situation nutritionnelle de leur enfant.

- « Beaucoup d’enfants sont malades cette année dans le village par rapport aux autres années. » dit une femme. « Nous-mêmes nous sommes malades et ne mangeons pas assez, alors pour nos enfants c’est pareil. On n’arrive pas à faire assez de lait pour les nourrir avec l’allaitement. C’est très difficile maintenant. »

- « Et pourquoi est-ce si difficile cette année ? » demande Karine.

- « Avant, nos maris nous envoyaient de l’argent de Libye pour faire vivre la famille. Mais maintenant, ils sont tous rentrés et nous n’avons plus rien » explique une femme.

Dans le petit village de Barrah, ce sont 120 personnes qui sont revenus de Libye et dans le petit groupe de 11 femmes d’aujourd’hui, 4 avaient leur mari en Libye et deux étaient elles-mêmes également là-bas avec leur famille. Ce pays était le lieu de prédilection des migrants du Kanem, région proche de la Libye et traversée par un axe routier menant directement là-bas. Au Kanem, en effet, la population commence à être habituée aux sécheresses. Afin de pouvoir s’en sortir, nombreuses sont les familles qui envoient un de leur membre (en général le mari) travailler dans une autre région pour compléter le budget familial : soit vers la capitale N’Djamena, soit dans le sud du pays, soit dans les pays avoisinants. Du fait de la proximité de la Libye et des possibilités d’emplois, beaucoup partaient là-bas. Avec le conflit qu’a traversé le pays l’année dernière, la poursuite de violences dans beaucoup de zones et la forte discrimination envers les Tchadiens et les Africains sub-sahariens en général, ce sont plus de 100 000 Tchadiens qui ont été forcés de revenir au Tchad. Pour les familles du Kanem, le manque à gagner est énorme : les familles ont perdu en moyenne 20% de leur revenu, et parfois beaucoup plus.

sur les 11 femmes du groupe, 4 avaient leur mari en Libye et deux y étaient elles-mêmes avec leur famille… et 3 ont ou ont eu un enfant malnutri.

 

« Tous les 4 ou 5 mois, nos maris nous envoyaient l’équivalent de près de 400 euros. Maintenant nous ne disposons plus de ces sommes et il y a des personnes en plus à nourrir dans les familles et le village ».

Dans le groupe, deux femmes vivaient jusqu’à il y a peu avec leur famille à Benghazi : « on a vécu presque 7 ans là-bas. La vie en comparaison n’est pas du tout bonne ici dans le Kanem. Là-bas, nos maris nous donnaient l’argent directement, il y avait des fruits qui ne sont pas chers, de l’hygiène partout. Je n’ai jamais vu un enfant malnutri en Libye » explique l’une d’elles.

« On aimerait bien repartir, mais on a trop peur des violences. Ce n’est pas encore stabilisé, trop de gens ont eu des difficultés et on ne veut plus de nous » poursuit l’autre.

« Ici, il y peu d’approvisionnement sur le marché, peu de fruits et légumes. Et les prix ont beaucoup augmenté dernièrement. Le prix du mil et du maïs a presque doublé depuis 5 mois. Les récoltes ont été très mauvaises : cela fait déjà longtemps que l’on a terminé les stocks de nourriture que nous avions produit. Pour faire face à la situation, on vend nos biens, on vend notre bétail, on contracte des dettes et on mange en petite quantité toujours la même chose. Ce n’est pas bon » conclut une femme du groupe.

Comme tout le Sahel, le Tchad est traversé cette année par une vaste sécheresse. Dans le Kanem, la production agricole ne couvrirait que 5% des besoins de la population. En plus de ces très mauvaises récoltes, la spécificité du Kanem est que cette région est fortement dépendante des pays avoisinants et notamment de la Libye. La migration économique est une des premières stratégies de survie de la population. Or, cette année, ce stratagème ne fonctionne plus. Une perte de revenue qui a fait basculer de nombreuses familles dans une très grande vulnérabilité. Les enfants, plus fragiles, sont les premiers à être touchés par la malnutrition. En février, plus de 1900 enfants étaient admis dans les programmes de traitement de la malnutrition aigue d’ACF dans la région.

Un des 20 centres nutritionnels ambulatoires (CNA) que soutient ACF dans la région.

 

Lucile Grosjean, coordinatrice communication d'urgence sur le terrain

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